le mange-migraine

Pour un regard humble sur la folie.

12 janvier 2009

Le Windex

Il arrive que les récits des pires détresses nous arrachent un sourire, sorte de réflexe paradoxal devant l’intensité démesurée de leur sinistre propos. À la manière d’un Cioran, Marie-Ève Comtois, dans Le Windex de Narcisse, élabore le portrait d’un quotidien décharné, lucide d’ennui, dans lequel elle ne récupère que de minces reliquats de beauté, camouflés dans les détails de l’utile.

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Si les aliments constituent des lieux d’évasion et de rencontre, ils s’avèrent aussi les prisons les plus austères. C’est à la deuxième personne du pluriel que l’auteure formule ses impératifs alimentaires : « plongeons dans le lave-vaisselle / pour voir s’il n’y a pas mieux qu’une assiette vide », « sortons de se plat sinistre / avant de perdre nos pieds ». La gravité immense ne transpire pas de son écriture, mais de l’univers décapant qu’elle dépeint avec un délicat cynisme, dans un lexique léger et simple. C’est peut-être cette dernière antithèse qui procure au recueil un côté attachant, malgré la douleur et la vie dévorée qu’on y découvre.

À lire de cette auteure : un recueil bientôt!

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19 décembre 2008

PRENEZ DES VACANCES

Prenez des vacances
partez de votre vie rentrez
par un autre chemin dans vos affaires

ne restez pas
à passer l’hiver
à vous noyer des oiseaux
dans le fond des yeux

Joyeux Noël et bon delirium tremens

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13 décembre 2008

Nous vaincrons / même s'il faut sucer des cochons

Même si Denis Vanier est une figure de l’abattement, l’énergie qui sous-tend ses textes fait de ceux-ci des manuels de clarté. Poète du difficile, il exprime avec une simplicité remarquable les gouffres qu’il affronte ; en les transmuant en univers surréalistes et hyperboliques, sans encombrer ses œuvres d’un lyrisme pénible, il dépeint une humanité complexe avec une surprenante démence lucide. Entre les aliments et les fumées circulent des veuves, des corps, des amours de soues et de « tranches d’oiseaux en conserve ».
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L’œuvre de Vanier est un « connais-toi toi-même » extrême, dans l’amplitude totale du monde et de l’imaginaire possible. C’est, du moins, la vive impression que m’a laissé la lecture de Porter plainte au criminel, Le baptême de Judas, L’urine des forêts et La castration d’Elvis. Je consacrerai éventuellement des articles à certains de ces recueils, une sorte de « biopsie de la tête au cul / [car] il faut tout savoir de cette plaie ».

À lire en plus des recueils mentionnés ci-haut : Tu me trompes avec un oiseau, Noyée dans le bain avec son chat, Le clitoris de la fée des étoiles

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02 décembre 2008

Comme en rêve, lorsqu’on devient la vérité

C’est avec une fraîcheur étonnante que Roger des Roches nous livre sa « lumière / de l’odeur/ de la fin ». Poète à la syntaxe onirique et au lexique résolument décentré, il propose, avec dixhuitjuilletdeuxmillequatre, une écriture verticale, fulgurante dans sa forme, mais d’une conscience patiente ; c’est peut-être le thème de la mort qui permet au poète d’esquisser de brefs éclats de lucidité, une auto-critique filée à travers le regard qu’il pose sur sa propre famille :

Qui demande ne veux pas qui espère
Et dit :
« J’ai vendu ma mère »
Il a raison Roger
il a toujours raison
comme en rêve
lorsqu’on devient la vérité.

dixhuitjuilletdeuxmillequatre

Parlant de vérité, l’impertinence sémantique de ses formules condensées donnent d’ailleurs à penser un univers verbal au rythme foncièrement singulier, mêlé à un ordre de signifiance délicatement fou. « Freud-le-charlatant » côtoie un
« Rogerj’aitoujourspeur », lequel s’invente à mesure qu’il « répètinvente » dans une voix de « charbon neuf ». Si ce procédé d’accolage crée une certaine distanciation, il permet cependant de plonger plus profondément dans l’esprit d’angoisse et de dérision du poète.

Un texte bousculé d’un souffle, d’une chute adroite de collisions lexicales.

À lire de cet auteur : La réalité, Le propriétaire du présent, Les lèvres de n’importe qui (si vous trouvez!) – il écrit aussi de la littérature jeunesse (devrions-nous nous inquiéter?)

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21 novembre 2008

Comme un drame à partir de la bouche

Ce n’est pas tous les jours qu’on lit de la grande poésie. Surengourdis dans nos univers de pancartes et slogans déficients, pas facile d’entendre la voix du poète. Pourtant, c’est « Tout bas les chimères » que Kim Doré s’exprime, esquissant des vers filés avec une rare énergie. De quoi se dire que même si les projecteurs déjouent la poésie, c’est à coups de puissante petitesse que la poésie contrecarre le marasme ambient.
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Avec Le rayonnement des corps noirs, la jeune auteure offrait un délicat tissage de preuves et de paranoïa, démantelant les certitudes vers une humanité d’hypothèse. Maniérisme le diable, dans un registre parent, dévoile une fois de plus une terreur empirique, mais exacerbant davantage la relation que les extrêmes. C’est par « l’intervalle et à travers » que Kim Doré convie son lecteur à plonger dans ses embranchements lexicaux, voire graphiques : quelques dessins malades accompagnent même la dernière section de ce recueil .

Œuvre majeure, dans l’esprit de son deuxième recueil, Kim Doré livre ici une poésie de haut niveau, c’est-à-dire intégrale – franche – puissante.

À lire aussi de cette auteure : La dérive des méduses

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18 novembre 2008

Une élégante morbidité

Philippe More a le sens du désordre. Avec son deuxième recueil, Nos images d’aphasie, ce poète-médecin fait preuve d’une élégante morbidité, à l’image de sa maison d’édition. Celui qui n’a « pas de mémoire où reguérir d’avoir parlé » y va d’images tranchantes, n’hésitant pas à filer dans de longs vers des « pantomime atomique », « d’anciennes agonies » et « cette texture différée » empruntée à la mort…
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Dans une verve de la trempe de Kim Doré, mais avec la précision sanguine d’un lexique du corps et des épreuves, Philippe More dresse un décor épuisant, cynique, mais pas plus disloqué que la modernité. Nos images d’aphasie sont une invitation à s’ausculter dans l’épouvante, mais d’une frayeur d’émerveillement. À lire.

À lire aussi de cet auteur : Théâtre de l’apesanteur

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Rien rien dans cet éblouissement

Enfin presque rien. Dans les soixante-seize pages de son premier recueil, le vol des esprits, Julie Roy esquisse les portraits d’un quotidien infirme et petit. D’abord assez déçu par la pauvreté des images et par la brièveté quasi-exagérée des poèmes, j’ai pensé rangé le recueil à sa place, c’est-à-dire dans le panier des livres à bricoler (je l’aurais autopsié, oui). Cependant, un peu de patience est venue à bout de ma morosité et je me suis laissé gagné par ces vers en état de rétrécissement. Même si j’ai plutôt l’impression de consulter un album de photos que de m’immiscer dans un univers véritablement poétique, je dis merci à Julie Roy d’« étourdir la paix » et de chercher « les petites ailes de l’amour ».
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Après tout, on a tous besoin d’être minuscule de temps en temps…

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16 novembre 2008

Poésie dominicale

S’il est vrai que « nous sommes toujours à 93 km de quelque part », une plongée dans l’écriture de Thierry Dimanche invite cependant à demeurer en soi. Après avoir parcouru, dans un état d’esprit quasi-hypnotique, Le thé dehors (Tryptique), l’aurore marâtre, d’où que la parole théâtre et de l’absinthe au thé vert (l’Hexagone), j’ai senti en moi un certain désordre mental, assurément calqué sur le fatras syntaxique que je venais de traverser. J’ai bien failli passer la corde au cou de ces recueils pour aller les suicider immédiatement dans la boîte de retour de la bibliothèque (eh oui, hélas, je ne les avais pas achetés). Mais quelque chose (sont-ce les titres déments?) a retardé ma décision, et j’ai entrepris une relecture.

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J’ignore si sa formation en philosophie y est pour quelque chose. Néanmoins, je suis persuadé que ses constats détraqués s’enracinent bien dans quelque ironie. En réalité, les textes de Dimanche ne sont pas plus handicapés que ceux d’autres poètes contemporains ou modernes, comme ceux de René Char, par exemple. C’est leur disposition graphique qui les infecte, qui fait comme dire aux pages elles-mêmes : « regardez nous sommes enfin utilisées au complet dans un recueil de poésie! » Est-ce par souci de ne pas gaspiller l’espace du papier que Thierry Dimanche éparpille ses mots ainsi? On ne saurait dire. Peut-être ne cherche-t-il qu’un défouloir spatial où appliquer sa plume inquiète. Je tâcherai de le relire.

À lire de cet auteur : d’où que la parole théâtre, de l’absinthe au thé vert, à ceux qui sont dans la tribulation.


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Disséquer la monotonie

Celui qui préfère « passer pour fou que passer tout droit » a mal à la monotonie. Et contrairement à la lame de la hache qui, avec le temps, perd de son tranchant, le poète vieillissant conserve son regard de scalpel.

J’aurais pu consacrer ce premier texte à L'îlot de Cupidon , sorti au début de l'année 2008, mais cette nouvelle parution m'a plutôt rappelé que je n'avais encore jamais dédié d’article à La paix et la folie, recueil publié en 1985 étant à l’origine de ma fascination étrange pour Péloquin. Ayant avoué que L’îlot n’est ici qu’un prétexte, je peux maintenant aborder en toute perversité La paix et la folie.

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Car il s’agit bien là de perversité. Ce recueil malignement construit contient tous les arguments invoqués par la plupart des détracteurs de Pélo, ce « fumiste » avare « avide de spots. » Mais n’est-ce pas justement le génie du provocateur de s’écrire dans une transparence si pure qu’elle rebute, qu’elle choque? Entre « rien » et « everyting (tout) », entre « les normaux » et les « batraciens », l’univers du poète se trace comme un clignotant délire, une échappée dans une cohérence inique.

Péloquin n’est pas un esthète, un raffiné de la parfaite césure et de la rime ajustée. Son imaginaire cynique, mordant et humoristique donne néanmoins à ses textes un caractère singulier et recrée un certain esthétisme. La paix et la folie témoigne d’une lucidité assurément dérangée, corrosive, qui bouscule, mais qui exprime bel et bien quelque chose.

À ceux qui qualifient cette écriture de fumée, d’inconsistante, il convient sans doute de rappeler qu’il n’y a pas de fumée sans feu!

À lire de cet auteur : Mets tes raquettes, Tranches de porc, Les hélices dans la bouche

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